Melchisédek
Je voudrais vous faire asseoir aujourd'hui à la table de l'Apôtre; je me proposerais de déployer les voiles de mon discours sur l'océan des paroles de Paul. Que faire cependant ? Je crains qu'une fois que nous serons sortis du port et lancés au milieu des pensées de l'Apôtre, un éblouissement ne s'empare de nous comme il arrive aux navigateurs inexpérimentés. Lorsque, laissant la terre derrière soi, on ne voit autour du navire que les flots, autour de soi que ciel et eau, on se sent pris de vertige, et l'on s'imagine voir tournoyer ensemble le vaisseau et la mer.
Mais ce n'est pas la mer elle-même, c'est l'inexpérience des nautoniers qui cause ces vertiges. On voit des matelots se dépouiller de leurs vêtements et se précipiter dans les flots, sans rien éprouver de pareil; et dans la mer, on les voit y jouir d'une plus grande sécurité que les habitants de la terre ferme; quoique l'eau salée baigne leur bouche, leurs yeux et leur corps tout entier, ils n'en sont aucunement incommodés. Vous avez vu le danger de l'inexpérience. L'expérience inspire du dédain pour les choses vraiment redoutables, l'inexpérience fait redouter et appréhender les choses les plus inoffensives. On verra des hommes assis sur le pont d'un navire pris de vertige au seul aspect de la mer; on en verra d'autres calmes et sereins au milieu des flots. Quelque chose de semblable arrive pour l'âme. Elle aussi est souvent envahie par les flots des passions, flots plus terribles que ceux de la mer, lesquels, pareils à la tempête, s'efforcent de faire sombrer notre coeur, tandis que le souffle des convoitises criminelles le bouleverse de fond en comble. L'homme négligent et inexpérimenté ne sent pas sitôt se lever l'ouragan de la colère, qu'il se trouble et perd toute présence d'esprit. Mais l'homme expérimenté et sérieux brave l'effort de la tourmente : tel que le pilote assis au gouvernail, il tient son âme élevée au-dessus de toutes ces agitations, et il ne cesse ses efforts qu'après avoir ramené son esquif dans le port d'une philosophie sereine.

Ce qui arrive aux navigateurs, ce qui arrive à notre âme, doit arriver sans doute aussi dans l'interprétation de l'Écriture. Là aussi on doit se troubler, perdre le sens lorsqu'on s'aventure sur cet océan; non qu'il soit redoutable, mais parce que nous sommes des navigateurs sans expérience. Qu'un dis-cours facile à comprendre par lui-même puise être difficile à saisir à cause de l'inexpérience des auditeurs, Paul nous en fournira lui-même une preuve. Après avoir dit que le Christ avait été grand-prêtre selon l'ordre de Melchisédech et avoir recherché quel était ce Melchisédech, l'Apôtre ajoute : "Nous aurions à son sujet un discours bien long à vous tenir et bien difficile à expliquer." (Heb 5,11) Que dis-tu, ô Paul, comment ces choses seraient-elles difficiles à expliquer pour toi qui possède la sagesse de l'Esprit, pour toi qui as entendu des paroles ineffables, pour toi qui as été ravi jusqu'au troisième ciel ? Si elles sont pour toi d'une explication difficile, qui donc sera capable de les saisir ? - Sans doute, répond-il, j'éprouve à les expliquer de la difficulté; mais ce n'est pas à cause de mon incapacité personnelle, c'est plutôt à cause de la grossièreté de mes auditeurs. - En effet, après ces mots : "Bien difficiles à expliquer," il dit aussitôt, "Parce que vous êtes durs à entendre." Vous le voyez, c'est la grossièreté des auditeurs, et non la nature du discours qui a rendu difficile une doctrine qui ne l'était pas : la même raison rendra long un discours qui serait court par lui-même. C'est pourquoi l'Apôtre ne se borne pas à parler de la difficulté du discours; il mentionne encore la longueur, et assigne pour cause à ces deux circonstances la dureté d'intelligence de ses auditeurs. De même qu'il ne faut pas présenter à des malades une table frugale, mais une table chargée de mets divers, afin que le malade, s'il ne veut pas de l'un, prenne de l'autre, s'il n'aime pas celui-ci, prenne celui-là, s'il a de la répugnance pour tel ou tel, puisse en choisir un autre; en sorte que la variété vienne à bout de la difficulté, et que la multiplicité et la délicatesse des mets triomphent des répugnances de la nature; ainsi faut-il faire dans le discours, lorsque nous avons à instruire des auditeurs sans expérience : nous devons leur offrir un long entretien fourni de comparaisons et d'exemples, de considérations préparatoires et de rapprochements, de façon à nous rendre accessibles et utiles à nos auditeurs. Mais, bien qu'il s'agisse d'un discours important et de difficile compréhension, l'Apôtre ne prive pas ses fidèles de sa doctrine sur Melchisédech; en leur disant qu'elle "est importante et difficile à expliquer," il ranime leur zèle et il prévient l'indifférence avec laquelle ils auraient pu l'écouter; et de la sorte en leur offrant cette réfection, il sera sûr d'aller au-devant de leurs désirs.

Faisons, nous aussi, de cette manière. Encore que nous ne puissions sonder toute la profondeur de cette doctrine, confions-nous sans crainte aux flots de cette mer, et comptons non sur nos propres forces, mais sur la grâce qui nous sera donnée d'en haut. Oui, nous affronterons cet océan dans l'espoir en nous-mêmes; Paul sera encore ici notre modèle. Après avoir dit : "Nous aurions à son sujet un discours bien long à vous tenir et bien difficile à expliquer," (Heb 5,11) il ajoute bientôt : 'Ce Melchisédech, roi de justice et de Salem, c'est à savoir, de paix, dont on ne connaît ni le père, ni la mère, ni la généalogie, ni la mort, est à l'image du Fils de Dieu et demeure prêtre pour toujours." (Heb 7,1-4). N'êtes-vous pas étonné d'ouïr dire à propos d'un homme ces mots : "sans père, sans mère, ni généalogie ?" Et que parlé-je, s'il n'a pas de père, comment peut-il être fils ? S'il n'a pas de mère, comment fils unique ? Il est nécessaire qu'un fils ait un père, sans quoi il n'est plus fils. Or, le Fils de Dieu est sans père et sans mère; sans père quant à sa genèse terrestre, sans mère, quant à sa genèse céleste; Il n'a pas eu de père sur la terre, ni de mère dans les cieux. "sans généalogie." Qu'ils prêtent l'oreille, ceux qui aspirent à connaître l'essence de sa nature. Quelques-uns prétendent que ces paroles : "Sans généalogie," s'appliquent à sa genèse céleste. Mais les hérétiques ne veulent pas de ce sentiment; car eux surtout scrutent curieusement la question de sa nature et de son essence; les plus modérés d'entre eux, laissent de côté la naissance céleste du Fils, soutiennent que ces mots : "sans généalogie," regardent sa naissance terrestre. Établissons que Paul en parlant de la sorte avait en vue les deux généalogies inférieure et supérieure. Celle-ci est profondément mystérieuse et propre à terrifier; d'où cette exclamation d'Isaïe : "Que racontera sa génération ?" (Is 53,8) Mais, objectera-t-on, le prophète parle de la génération éternelle : que dire de Paul qui, embrassant les deux générations, ajoute que le Fils est "sans généalogie ?" - Que l'Apôtre voulait nous persuader que le Sauveur était vraiment sans généalogie, aussi bien du côté de sa génération terrestre, n'ayant pas eu de père, que du côté de la génération céleste, n'ayant pas eu de mère; voilà pourquoi il applique aux deux générations ces mots : "Sans généalogie." Si la génération terrestre est incompréhensible, comment oserions-nous porter sur la génération céleste un regard scrutateur ? Si l'effroi qu'inspire le vestibule du temple interdit l'accès du vestibule lui-même, qui oserait pénétrer jusque dans le sanctuaire ? Que le Fils ait été engendré par le Père, je le sais à n'en pas douter; comment l'a-t-Il été, je l'ignore ? Qu'il ait été enfanté par une vierge, je le sais également; comment l'a-t-Il été, je l'ignore. De même que les deux générations sont incontestables, le mode des deux est également mystérieux. Puisque je confesse qu'Il est né d'une vierge, quoique j'en ignore le comment; puisque je ne vois pas dans cette ignorance une raison de nier le fait, confessez, vous aussi, la même vérité à propos du Père, encore que vous ne sachiez pas comment le Fils a été engendré ? Si l'hérétique vous demande : Comment le Fils a-t-Il été engendré par le Père, servez-vous de la terre pour confondre son orgueil et répondez-lui : Veuillez descendre des cieux et nous montrer comment Il est né d'une vierge; alors vous pourrez vous occuper de sa naissance éternelle. Tenez-le ferme, circonvenez-le, ne le lâchez pas un instant, ne lui permettez pas de s'enfoncer dans le labyrinthe de ses raisonnements, pressez-le, et, par vos paroles, sinon de la main, faites lui rendre gorge. Ne lui laissez pas de répit, de peur qu'il ne vous échappe et ne s'enfuie. S'ils excitent du tumulte pendant la discussion, c'est parce que nous le serrons de près, et que nous ne le lâchons pas un instant en face des divins oracles. Élevez, vous aussi, autour d'eux une muraille formée de textes de l'Écriture, et ils ne pourront seulement ouvrir la bouche. Comment, dites-moi, le Fils est-Il né d'une vierge ? Je ne sors pas de là, je ne fais point un seul pas en arrière. - Mais impossible à votre adversaire de vous fournir une explication satisfaisante; il n'a que de mauvaises raisons à vous donner. Quand Dieu a fermé, qui donc pourrait ouvrir ? La foi seule nous enseigne ces vérités. Si vous ne voulez pas de la foi, et si vous exigez des raisonnements, je vous rappellerai ce que disait le Christ à Nicodème : "Lorsque je vous tiens un langage céleste, croyez-vous ?" (Jn 3,12) Je vous parle de la naissance virginale, et vous n'y comprenez rien, vous n'osez pas ouvrir la bouche; et vous voudriez qu'on vous expliquât une naissance céleste ! Encore si le ciel était le seul objet de votre curiosité; mais elle atteint le Souverain des cieux lui-même. " Si je vous tiens un langage terrestre, vous ne croyez pas." Il ne dit pas : "Vous n'êtes pas persuadés, mais : "Vous ne croyez pas;" preuve que, si les choses terrestres exigent la foi, à plus forte raison les choses célestes. Cependant le Sauveur parlait à Nicodème d'une génération d'un ordre inférieur; Il l'entretenait sur le baptême et la régénération spirituelle; vérités fort compréhensibles à l'aide de la foi. Il les a qualifiées de terrestres, non qu'elles soient réellement telles, mais parce qu'elles s'accomplissent sur la terre, et que comparées à cette génération ineffable de l'éternité, qui défie toute intelligence créée, elles ne méritent pas d'autre qualification. Si donc nous ne pouvons pas naturellement comprendre notre régénération au moyen de l'eau, et si pour la savoir nous avons besoin de la foi, sans en pourvoir connaître néanmoins le mode, quelle folie n'y aurait-il pas à vouloir expliquer par des raisonnements humains la génération céleste du Fils seul-engendré, à exiger un compte exact du mode de cette génération ? Comment le Fils de Dieu est à la fois sans père, sans mère et sans généalogie, nous l'avons suffisamment démontré.

Mais, parce que certains esprits ne saisissent pas ce qui a été écrit sur Melchisédech, ont prétendu ce personnage supérieur au Christ, et ont donné naissance à une hérésie nouvelle, d'où le nom de Melchisédecites qui leur est resté, il nous faut combattre leurs prétentions et l'erreur qu'ils appuient sur ce texte : "Tu es prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech." - Comment, disent-ils, ne serait-il pas supérieur au Christ, puisque c'est à son image et selon son ordre que le Christ est revêtu du sacerdoce ? - Or, nous soutenons que le Christ est revêtu du sacerdoce ? - Or, nous soutenons, nous, que Melchisédech n'est qu'un homme semblable à nous et qu'il n'est supérieur ni au Christ, ni à Jean Baptiste lui-même; car "parmi les enfants des hommes il n'en a paru aucun plus grand que Jean Baptiste." (Mt 11,11) D'autres, tombant dans une erreur différente, disent que Melchisédech est le saint Esprit : tel n'est pas notre sentiment; quelle eût été la nécessité de l'incarnation du Verbe de Dieu, si l'Esprit se fût depuis longtemps déjà fait homme ? Puisqu'il n'est ni l'Esprit saint, ni plus grand que le Christ, qu'ils nous disent quelle est sa patrie ? Est-ce le ciel, est-ce la terre, est-ce une région souterraine ? S'ils font de Melchisédech un des habitants du ciel ou de tout autre lieu, lui aussi devra, qu'ils le sachent bien, fléchir le genou devant le Dieu fait homme né de la divine Marie. En effet, l'Apôtre dit que tout genou fléchira devant lui." (Ph 2,10) Or, si tout genou doit fléchir devant le Christ, il s'ensuit que Melchisédech est inférieur au Christ, puisqu'il L'adore. Encore si ces malheureux réfléchissaient à ce que l'Apôtre ajoute, en disant que Melchisédech "est à l'image du Fils de Dieu," ils en concluraient qu'il en est de lui comme de nous tous qui avons été faits à l'image et à la ressemblance de Dieu. De leur côté, les Juifs disent que Melchisédech était né d'un commerce illégitime, et que pour cela il était "sans généalogie." Nous leur répondons que leurs assertion n'a aucune valeur. Salomon aussi était le fruit de l'adultère de la femme d'Urie, et néanmoins il a sa généalogie. Mais, comme Melchisédech était le type du Christ, qu'il en portait l'image, ainsi que Jonas, l'Écriture n'a point parlé de son père, afin qu'il nous offrît une image parfaite du Sauveur qui, Lui, n'a vraiment ni père, ni généalogie.

Voici une autre objection des Melchisédécites : Quel est donc le sens de ces mots que lui adresse le Père : " Tu es prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech ?" (Ps 109,4) Et voici notre réponse : Melchisédech était juste et la fidèle image du Christ. Poussé par un esprit prophétique, il discerna l'oblation qui devait être un jour offerte pour les Gentils, et, à l'exemple du Christ futur, il offrit en sacrifice à Dieu du pain et du vin. Or, la synagogue judaïque, qui honorait Dieu selon l'ordre d'Aaron, lui offrait en sacrifice non du pain et du vin, mais des taureaux et des agneaux, et glorifiait le Seigneur par des hosties sanglantes; c'est pourquoi Dieu, s'adressant à celui qui devait naître de la vierge Marie, à Jésus Christ, son fils, lui dit : "Tu es prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech;" et non selon l'ordre d'Aaron, qui honore son Dieu en lui offrant des agneaux et des génisses." Pour toi, c'est selon l'ordre de Melchisédech que tu es prêtre à jamais," et Tu ne cesse d'offrir au Seigneur l'oblation de ceux qui se présentent le pain et le vin entre les mains. Que par Lui gloire soit au Père, ainsi qu'au saint Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen. 

- Jean Chrysostome










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