Malheur à nous, car nous avons péché


Voici une méditation de St-Ephrem le syriaque (306-373), docteur de l'Eglise, surnommé "Harpe de l'Esprit".

Ses œuvres étaient si populaires qu'on allait jusqu'à les lire à l'office au titre d'écritures inspirées.

Il nous brosse ici un tableau imagé de la conscience écrasée par le poids de ses fautes et qui trouve finalement par la repentance (pénitence dans le texte), l'espérance de la miséricorde divine.
1. Deux pensées amères me plongent dans les plus mortelles frayeurs; tous les jours elles se présentent à moi, et portent dans mon âme le trouble et l'agitation. Quand elles traversent mon esprit, je ne puis me défendre d'une violente émotion, elles ébranlent tout mon être, font couler mes larmes, et me jettent dans tous les abattements de la crainte. Elles sont en même temps le souverain bien et le souverain mal, la source de la joie et de la douleur pour tous les hommes. Chaque fois qu'elles me saisissent le coeur, je suis tout timide et tout tremblant. Je vais m'expliquer clairement, écoutez mes frères; ce qui m'épouvante n'est pas moins redoutable pour chacun de vous, et il n'est pas d'homme qui puisse s'affranchir de l'effroi que j'éprouve. De ces deux pensées, la première, c'est cette longue suite de péchés que je n'ai cessé de commettre, et dans tout le cours de ma vie; la seconde, c'est le compte terrible qui m'en sera demandé. Voilà, mes frères, le double sujet de mes méditations et de mes frayeurs. La liste trop longue de mes crimes et le jugement, voilà ce qui me trouble et m'alarme; l'iniquité, fruit impur de ma lâcheté, et le châtiment qui m'attend, voilà, dis-je, les deux causes qui excitent en moi la plus cuisante inquiétude, qui me brisent les membres et me laissent sans force et sans courage. Voyez d'un côté toutes les fautes dont le poids énorme m'accable, et d'un autre, le supplice affreux auquel je serai impitoyablement condamné. À cette idée qui me poursuit sans cesse, je suis glacé de terreur, et, en repassant en silence, dans l'amertume de mon âme, tous les crimes dont je suis souillé, je gémis, je pleure, et tout mon corps a frissonné d'horreur.

2. Oui, mes frères, je le répète, ce sont les deux pensées qui torturent mon misérable coeur. Je sens au-dedans de moi les aiguillons du remords; ma conscience déroule devant mes yeux le tableau hideux de ma vie passée, et je frémis soudain. Elle rappelle à mon souvenir mon adolescence pleine de désordres, elle me découvre mes plaies secrètes, et mes yeux se baignent de larmes; une crainte horrible me dévore quand je jette par la pensée un regard inquiet sur les actions de mon enfance, et que rien de ce que j'ai fait ne s'est effacé de mon souvenir. Ah ! lorsque mes péchés et l'arrêt de la Justice divine viennent en même temps s'offrir à moi, je m'écrie : Malheur ! Malheur ! et perdition ! des sanglots me suffoquent, la tristesse m'accable. Où irai-je ? Je recueillerai sans doute ce que j'ai semé. Puis-je songer au jour fatal de la rétribution sans trembler, sans gémir ? Quand je vois étalée devant moi l'image funeste du supplice où seront traînés les pécheurs, mes genoux fléchissent; et quel moment que celui où l'Époux, entrant dans la salle du festin, examinera tous ceux qu'Il a invités à ses noces ! qui pourrait retenir ses larmes à l'instant où seront précipités dans les ténèbres ceux qui seront trouvés couverts d'habits souillés de taches ! Malheureux ! Malheureux que je suis ! en considérant qu'à la même heure toutes mes oeuvres seront dévoilées, et que je serai tout couvert de confusion en présence de tout le monde, de ma poitrine s'exhalent les soupirs les plus douloureux, et ma raison s'égare. O tourment insupportable ! ces crimes cachés que je me reproche, quelque hideux qu'ils soient, il faudra les montrer au grand jour. Alors, en pensant à cette robe d'innocence et de gloire que j'ai reçue au baptême, je la vois toute flétrie, et mes dents se choquent violemment les unes contre les autres. Puis je contemple de quels honneurs seront revêtus les justes, riche héritage qu'ils ont su mériter, et à l'aspect de ce feu dont les flammes vont dévorer les pécheurs, tout mon coeur consterné frémit, toute ma force s'anéantit devant ces horribles supplices préparés pour les impies.

3. Tous les jours cette pensée m'assiège et m'investit de ses cruelles étreintes, parce que ma conscience bourrelée de remords ne permet pas qu'elle s'efface de mon esprit. Quelle amertume répandue sur tous les jours de ma vie ! Mes péchés se dressent sans cesse devant moi; à ce triste spectacle où n'apparaissent pas néanmoins tous ceux qui sont cachés et dont je me suis rendu coupable, je maudis le jour où je suis né, et je proclame tout le bonheur de ces enfants qui, dès leur entrée dans le monde, ont fermé les yeux à la lumière; car mieux vaut cent fois l'obscurité du sépulcre, qu'un jour dont l'éclat est terni par des vices. L'homme en effet qui a vécu dans le péché sera enseveli dans les ténèbres éternelles. Au temps des égarements de ma jeunesse, je disais dans mon coeur : "Si j'arrive à la vieillesse, je ferai divorce avec le péché; quand mon corps sera glacé par l'âge, le feu des passions s'éteindra." Et cependant la volonté qui m'entraîne au mal n'a rien perdu, avec la vieillesse, de sa brûlante énergie; le corps est changé, la volonté est restée la même; la négligence et l'incurie qui a flétri mes premières années, engourdit encore mon zèle dans la vieillesse. Après la mort m'attend le jugement. Les jours de ma jeunesse sont passés, traînant avec eux le fardeau de mes péchés, les jours de ma vieillesse se sont levés à leur tour dans le cortège des mêmes vices. La voie d'iniquité où s'est égarée mon adolescence est encore celle où marche ma vieillesse.

4. Contraste déplorable ! mes sens sont affaiblis; le feu des passions brûle dans mon âme avec une égale chaleur; mon corps vaincu ne traîne avec lui que des débris; mes désirs ont conservé toute leur impétuosité. L'âge a blanchi mes cheveux, sans refroidir mon coeur; dans un corps vieilli les mêmes pensées renaissent, les mêmes désirs éclatent. Plus mes cheveux tombent flétris par le temps, plus mon coeur se revêt des sombres livrées du péché. Impuissant pour le bien, je suis rempli de force pour le mal. Tel je fus dans ma jeunesse, tel je suis dans l'hiver de la vie; mes dernières années ressemblent à celles que je n'ai plus. La mort va bientôt m'atteindre; après la mort, la résurrection, le formidable jugement, suivi du châtiment réservé aux pécheurs. Mais si c'est à cette condition que je suis venu dans ce monde plein de misère, mieux eût valu n'y jamais entrer, car je n'y ai marché que sur des épines ! Quelle espérance d'un bonheur chimérique m'a donc attiré dans ces lieux où je n'ai eu d'autre spectacle que celui des maux qui les désolent, et des vices que j'y ai pris et dont le poids m'accable ? Le saint homme Job, après y avoir jeté les yeux, enviait le sort des enfants qui ne s'échappent des entrailles maternelles que pour descendre dans la tombe; de là au moins, et enseveli sous la terre, il n'aurait pas vu les scènes affligeantes dont le monde est le théâtre. Qu'avais-je donc à espérer sur cette terre, en butte, comme je le suis, aux coups de mille ennemis, et à des tentations qui se renouvellent sans cesse ? devant moi sont ouverts les livres sacrés, et j'y lis le jugement et la condamnation. Si d'un côté la concupiscence me pousse au mal, d'un autre, l'Écriture m'en détourne; mais que faire, ainsi placé entre la crainte et mes désirs ? Dans impossibilité de trouver un remède à mes maux, d'échapper par le salut de mon âme au Jugement de Dieu, j'attends ma sentence avec inquiétude, attente cruelle, dont je ne sais comment écarter les angoisses.

5. Ces réflexions, mes frères, étendent autour de moi un voile de deuil dont les replis funèbres enveloppent de leurs ombres tous les jours de ma vie. Au souvenir de mes fautes secrètes, les gémissements de mon coeur redoublent, et quand je considère quelle mort viendra mettre un terme à ma vie et à mes crimes et me poussera dans les ténèbres de la tombe, je sens tout mon corps frissonner et mes genoux se dérober sous moi. Toutefois j'ai souvent appelé le trépas qui du moins brisera les liens coupables qui m'enchaînent au péché. Deux grandes douleurs me déchirent le coeur dans le présent; l'avenir m'en réserve une troisième; tout m'accuse, tout s'élève contre moi, tout m'excite à rompre le pacte odieux de l'iniquité; et cependant à chaque instant je retombe dans de nouvelles fautes, qui, alors même que je partirai de ce monde, me suivront : impitoyablement à travers les horreurs du tombeau, jusqu'au jour où je reverrai la lumière, c'est ainsi que je marche droit aux enfers. En réfléchissant sérieusement à cette triple infortune qui tous les jours vient s'offrir à ma vue, j'ai préféré plus d'une fois la mort à tout le reste, parce qu'il m'est moins pénible de rester enseveli sous la terre que de souffrir dans le monde ou dans la géhenne. Il n'y a pas de pensée qui m'obsède plus que celle du siècle présent et du siècle qui doit le suivre; ici le péché, là le châtiment. Sur cette terre la tentation me dresse mille pièges, les mauvais esprits me poursuivent de leurs funestes inspirations, et plus tard le supplice m'attend, le supplice que j'ai mérité par les fautes que j'ai commises ici-bas. Au jour du jugement, tous seront saisis de crainte, le repentir brisera tous les coeurs, et, si vous en exceptez l'ordre des justes, quiconque ne pourra parvenir à sa hauteur, aura à redouter les accusations de sa propre conscience, parce qu'il n'y aura rien en lui qui le rapproche des parfaits. C'est pourquoi tous ceux d'entre les hommes qui ne se seront pas placés sur le même rang que les justes, ou qui en seront descendus faute de persévérance, s'affligeront amèrement alors de n'avoir pas égalé les premiers, et de ne pouvoir partager les honneurs dont ils jouiront.

6. Avec tous ceux qui me ressemblent, et qui, comme moi, sont à jamais exilés du royaume de Dieu, nous regretterons, en poussant des cris et de profonds soupirs, de n'avoir pas su nous soustraire aux feux de l'enfer. Ne cherchez pas de rapprochement entre la douleur de celui qui a perdu le bonheur éternel, et celle de l'esclave qui gémit sous le fouet qui le déchire. Car, si l'homme qui n'a pas toujours marché dans la voie de la perfection, sera plongé alors dans l'affliction, que ferons-nous, hélas ! nous que réclament les flammes de l'enfer ! L'expérience de tous les jours nous enseigne que ce feu, dont parlent les divines Écritures, est plus dévorant que celui que nous voyons ici-bas, et que les douleurs qu'il cause sont cent fois plus atroces. Voilà donc le châtiment qui tombera sur ceux que la sentence de Dieu condamnera aux enfers. C'est une vérité dont je suis convaincu et que tous les hommes doivent proclamer avec moi, à savoir que le feu éternel, comme je l'ai dit, est plus actif que le feu de la terre. Celui-ci, plus il est éclatant, plus il a d'énergie; l'autre, toujours ardent, est enveloppé de ténèbres épaisses, et ne dissipe point la nuit profonde qui règne dans le séjour des supplices. Celui-ci dévore ce qu'il reçoit, et s'éteint quand il n'a plus d'aliments; celui des enfers brûle toujours, mais sans détruire la proie qu'on lui a jetée; tel est l'ordre du Tout-Puissant; il ne consume pas, il ne fait que brûler et tourmenter. Celui-là, utile à nos besoins, réchauffe les corps qui s'en approchent. L'autre joint à ses cruelles ardeurs, à l'obscurité, les pleurs et les grincements de dents; il déchire, il désole, il torture; il est sans lumière et sans terme. Car, ainsi qu'il a été écrit, c'est un feu éternel. Ce sont là, mes très chers frères, les pensées qui m'agitent; voilà pourquoi mes larmes coulent, certain que je suis qu'à ces crimes cachés dans mon sein est attachée l'horrible peine que je viens de dire.

7. Cette sentence d'un juge sévère, je la médite sans cesse et je m'écrie : Malheur à moi ! quel châtiment il me faudra subir ! Je pense en même temps à la honte dont je serai couvert au moment où mes iniquités secrètes seront produites au grand jour, et ces désordres honteux que j'ai cachés avec tant de soin au monde entier. Ceux qui m'admirent aujourd'hui ne retrouveront plus en moi, en ce terrible jour, l'homme qu'ils croient connaître aujourd'hui : ils s'imaginent que je suis tel que je parais à leurs yeux, et cependant quelle différence ! Ils verront à nu ces plaies cachées qu'ils n'avaient jamais aperçues; ils s'étonneront, ils seront comme frappés de stupeur à la vue de ces crimes qu'ils ne soupçonnaient pas même auparavant. Toutes mes oeuvres d'iniquité, ces épines aiguës que j'ai moi-même enfoncées dans mon coeur, ces secrets dont j'étais seul le dépositaire, tout sera découvert, et combien alors ils seront épouvantés de ma criminelle audace ! Dans ce moment, ces fautes que je tenais enfermées dans les ténèbres de ma conscience apparaîtront plus claires que la lumière du jour, quand le soleil brille, au milieu de sa course, de l'éclat de tous ses feux. Sur ce vaste théâtre seront exposées aux regards de toutes les nations ces fautes, graves ou légères, que je voulais toujours cacher. C'est alors qu'en déroulant les pages du livre qui les garde fidèlement transcrites, ils liront tous les désordres de ma coupable vie.

8. Ces fautes que j'ai commises, mes frères, je les redoute, je les pleure, quand je me rappelle le supplice qui m'attend; certain de n'avoir jamais fait le bien, quelle récompense puis-je espérer au jour du jugement, moi qui jusqu'ici n'ai travaillé qu'à me faire un trésor d'iniquité ? Malheureux que je suis ! quand, à cet instant fatal, je n'aurai plus devant moi que flammes, ténèbres, châtiment et ignominie publique ! Malheur ! Malheur à moi ! Alors que l'Époux promènera ses regards irrités sur les conviés, où fuirai-je ? Dans quelle obscure retraite pourrai-je me cacher ? Sort déplorable ! quand Il ordonnera à ses serviteurs de me lier les pieds et les mains, et de jeter hors de la salle de festin un infâme dont la robe nuptiale sera toute souillée. Il en sera fait de moi, lorsque, séparé des agneaux qui prendront place à sa Droite, je serai réuni au troupeau des boucs impurs repoussés à sa Gauche ! lorsque je verrai les saints entrer dans l'héritage qui leur sera échu, tandis que je serai livré aux flammes ! Infortuné, que deviendrai-je, lorsque, forcé de me tenir à l'écart, accablé sous le poids de mes humiliations, je ne pourrai lever les yeux pour contempler la Face auguste de mon Juge; quand l'Époux dira qu'Il ne me connaît pas, et, me fermant les portes de la béatitude céleste, m'ouvrira, en dépit de mes vaines prières, les abîmes des enfers; quand, après avoir obtenu la part qui leur aura été assignée, les justes entreront sans obstacle dans la cour céleste; quand, rejeté sur le seuil, je resterai étendu sur les degrés, que j'arroserai des larmes de la douleur et du regret ? C'est cette déplorable fin, comme je l'ai dit, que j'ai toujours redoutée; c'est l'image trop vraie de mes crimes, c'est le souvenir des horreurs de ma vie passée, cette pensée incessante de ce jour terrible, qui me font trembler, et bouleversent mon esprit. Quel doit être votre étonnement, mes très chers frères ! voilà l'effroyable perspective que j'ai continuellement devant les yeux, et cependant, mon audace effrénée s'emporte à tous les excès ! Je sais le sort qui m'attend, de quelles amertumes je serai abreuvé; néanmoins je m'écarte de la bonne voie, je vois le bien et je fais le mal.

9. Ces livres écrits sous l'inspiration de l'Esprit saint, qui me parlent de jugement et de vengeance, du séjour de la lumière et du bonheur éternel, je les lis, mais je dédaigne leurs sages leçons; je les enseigne aux autres, et je n'apprends rien en instruisant mon prochain. Versé dans la connaissance des saintes Écritures, je m'égare loin du sentier du devoir; de ces préceptes que je transmets aux fidèles, il n'en est pas un qui ait jamais frappé mes oreilles; j'en explique le sens à des esprits simples et grossiers, ma voix les a souvent appelés à la pratique de la vertu, et tout a été perdu pour moi. Je n'ai cessé de lire, de méditer ces pieux enseignements, j'en ai pénétré les mystères; je les ai eu bientôt oubliés; le livre était à peine fermé que déjà le souvenir en était effacé de ma mémoire. Et que ferai-je, mes très chers frères, pour ce monde où je suis entré, pour ce corps rempli de misère, qui sans cesse me sollicite et m'entraîne aux plaisirs ? Oui, la lecture des saints oracles m'épouvante et me rappelle le jugement et le salaire que je dois recevoir; d'un autre côté, la violence de mes désirs me rend esclave des voluptés charnelles, et je reste ainsi comme suspendu entre l'arrêt de l'avenir et la crainte du présent. Malheur donc ! Maudits soient les jours de ma vie ! mais, je le proclame, qu'ils sont heureux ceux qu'a enlevés une mort prématurée, qui n'ont point foulé cette terre de perdition, et qui n'ont point eu à traîner ce pesant fardeau. En effet celui qui veut acquérir la justice ici-bas et l'affranchissement de la crainte qu'inspirent le combat à soutenir et le jugement à attendre, jouir du repos qu'il appelle de tous ses voeux, surpris par une attaque imprévue, tombe vaincu sur le champ de bataille. Ainsi, toujours en révolte contre la détermination que je prends de combattre ici-bas et de me placer au rang des justes, mes sens battent contre ma volonté, en même temps que la pensée du compte rigoureux qu'il me faudra rendre un jour, éteint en moi le désir qui me tourmente de me reposer dans les bras du plaisir. Seigneur, Tu es mon refuge; c'est à Toi que j'ai recours; ne me refuse pas ta Protection et j'échapperai à ce monde pervers et à ce corps, où tous les maux se sont donné rendez-vous, comme il est l'origine et la cause de tous les péchés. C'est pourquoi je ne cesse de répéter ces paroles de l'apôtre Paul : "Quand serai-je délivré de ce corps de mort ?"

10. Occupé de ces tristes réflexions, et lorsque j'étais en proie à de mortelles inquiétudes, tout à coup j'ai senti naître dans mon coeur une pensée qui a ranimé mon courage abattu; elle est venue en silence m'inspirer une heureuse résolution, et m'a conduit, comme par la main, en faisant briller à mes yeux les rayons d'une douce espérance. Oui, j'ai vu sortir, comme d'une retraite profonde, la pénitence, cette tendre consolatrice de l'homme au désespoir, qui, venant avec bonté au devant de mes pas, s'approcha de mon oreille et me fit à voix basse les plus heureuses promesses. Elle me conseilla en même temps de bannir cette tristesse inutile, qui m'enveloppait, comme tous les coupables, de son funèbre manteau. Alors je revins à moi : À quoi bon, me dis-je, ce chagrin stérile, malheureux pécheur ? Pourquoi me noyer ainsi dans les larmes, ou, épouvanté de la multitude de mes crimes, perdre toute confiance ? La pénitence me répondit : "Écoute avec attention ce que je vais te dire, " et soudain le son flatteur de sa voix charma mes oreilles, et j'entendis ces consolantes paroles : "Écoute, dit-elle, je t'apprendrai en peu de mots comment tu peux mettre à profit ta douleur et tes larmes . D'abord garde-toi de ce désespoir, de ce découragement où te jette le spectacle de tes péchés et qui te fait négliger le soin de ton salut. Le Seigneur est bon et miséricordieux; Il désire te voir habiter sa céleste demeure. Fais pénitence et son Coeur se réjouira en toi, et ses Bras s'ouvriront pour te recevoir. Tes iniquités, quelque grandes qu'elles soient, ne le sont pas autant que sa Clémence. Sa Grâce effacera les taches dont t'a souillé le péché, quand il te tenait enchaîné sous son tyrannique empire. Que le souffle de sa Miséricorde s'élève sur toi quelques instants seulement, et cette mer que le péché a bouleversée se calmera bientôt; tous les crimes du monde ne sauraient épuiser ces flots de bonté qu'Il Se plaît à répandre sans cesse. Cependant, si jusqu'ici tu as porté tes pas hors du sentier de la vertu, rentres-y et ne pèche plus; frappe sans crainte à la porte de ce Dieu plein de bonté, et Il t'ouvrira . Mais, je te le répète, ne va pas croire que plus tu as commis de fautes, moins tu seras accueilli avec indulgence, dans la crainte que, égaré par cette pensée, tu ne te laisses entraîner à l'inertie et tu ne te dérobes aux laborieux combats de la pénitence. Prends garde, te dis-je, que désespéré par l'énormité de tes péchés, tu n'ailles abandonner le soin que demande ton salut; car le Seigneur peut, en purifiant ton coeur, te rendre facilement ton premier éclat et ton ancienne innocence; quand même ta robe serait toute noire de péchés, Il la rendra aussi blanche que la neige, selon l'expression du prophète .

11. Il te reste encore un soin à prendre, soin fort important sans doute, c'est de ne pas pécher et de te repentir sans cesse d'avoir outragé Dieu par tes vices; il est certain qu'alors, tant sa Miséricorde est grande, Il t'accueillera avec bonté. Purifie-toi donc; à cette condition, Il ne te repoussera pas. Je te demande encore, ajoute la pénitence, de compter sur l'accomplissement de mes promesses, si toutefois tu te conformes à tous mes avis. Je ne doute pas en effet, que tout impur et tout criminel que tu es, Il ne t'entoure, comme son fils, de toute l'affection d'un père, et que, si tu pleures sur les injures qu'Il a reçues de toi, si tu détestes sincèrement tes désordres, et si tu L'implores avec une foi ardente, non seulement Il ne te pardonne, mais encore que, par un heureux effet de sa Libéralité inépuisable, Il ne te comble des dons les plus précieux. Il brûle de te voir, Il t'appelle à Lui, rien ne sera plus agréable pour Lui que de t'entendre frapper à la porte de sa demeure, Lui qui S'est dévoué à l'opprobre et à la mort pour sauver les pécheurs. Tout ce que je t'ai dit est l'expression de la vérité; écarte un doute criminel : mes paroles ne sont ni vaines ni trompeuses. Les plus cruels supplices, des tourments atroces, des flammes éternelles sont réservés aux coupables; un ver rongeur dévorera sans fin les entrailles de ceux qu'aura condamné l'arrêt de la justice. Mais sois bien assuré, dit encore la pénitence, que je ne pourrai venir en aide à ceux qui sont aujourd'hui pleins de mépris pour moi, et qui ne pensent pas à se réfugier sous mes ailes, quand il en est temps encore. Non, je ne pourrai leur être utile dans l'avenir, et le Juge souverain fermera l'oreille aux prières que je Lui adresserai en faveur des insensés qui refusent de venir me demander un asile.

12. Eh bien ! sois docile à ces sages avis que je me plais à te répéter; viens à moi pendant qu'il te reste encore plus d'un jour à vivre, et sois convaincu qu'en me confiant ton salut, tu ne l'auras pas mis entre des mains infidèles. Aie confiance en moi, j'obtiendrai ton pardon de la Miséricorde divine; j'espère que le Seigneur ne refusera pas à mes larmes la grâce que j'implorerai de sa Justice. J'irai avec toi me jeter à ses Pieds, et, par mes prières et mes pleurs , je désarmerai ce Juge sévère, et je calmerai son Courroux. Oui, te dis-je, j'ai l'assurance qu'Il ne me repoussera pas, et que sa Miséricorde fléchira sa Justice. Quoi ! tu hésites encore, pécheur ? Pourquoi ce doute injurieux ? la Miséricorde divine te tendra la main, guidera tes pas. Dès qu'elle t'aura conduit aux pieds du tribunal, c'est elle-même qui plaidera ta cause : "Éternelle Justice, toujours si redoutable à tous les hommes, dira-t-elle, jette les yeux sur ce malheureux pécheur, il T'implore, il avoue ses crimes trop nombreux. Vois-le trembler, couvert de honte et humilié des fautes de sa vie passée; écoute les soupirs que sa poitrine exhale, vois les pleurs qui coulent de ses yeux, vois combien il est contrit et affligé. Fouille dans les trésors de tes Grâces, remets-lui tous ses péchés; il n'en commettra plus à l'avenir. Fais que la tristesse qui l'accable ne le jette pas dans le désespoir. Il est tombé dans la poussière, daigne le relever. Y a-t-il pour toi des charmes dans la perte des malheureux ? fais briller l'espérance à ses yeux; qu'il se lève, qu'il reprenne courage, et que l'esclave fugitif soit accueilli à son retour avec bonté par un Maître généreux." - Ephrem









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