Section III 184-241- De la nécessité du pari
Pascal, Blaise, 184

Lettre pour porter à rechercher Dieu. Et puis le faire chercher chez les philosophes, pyrrhoniens et dogmatistes, qui travaillent celui qui le recherche.

Brunschvicg: Telle est exactement, à notre sens, la portée de l'argument du pari.

Pascal, Blaise, 185 Ordre.

- Les hommes ont mépris pour la religion; ils en ont haine, et pour qu'elle soit vraie.

Pour guérir cela, il faut commencer par montrer que la religion n'est point contraire à la raison; vénérable, en donner respect; la rendre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons qu'elle fût vraie; et puis montrer qu'elle est vraie. Vénérable, parce qu'elle a bien connu l'homme; aimable, parce qu'elle promet le vrai bien.

Pascal, Blaise, 185

La conduite de Dieu, qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons, et dans le coeur par la grâce. Mais de la vouloir mettre dans l'esprit et dans le coeur par la force et les menaces, ce n'est pas y mettre la religion, mais la terreur, terrorem potius quam religionem.

Brunschvicg: La conception fondamentale du christianisme, suivant les maîtres du Jansénisme, c'est qu'il a substitué le règne de l'amour à la loi de terreur qui était la loi des juifs.

Pascal, Blaise, 189

Commencez par plaindre les incrédules, ils sont assez malheureux, par leur condition. Il ne les faudrait injurier qu'au cas que cela servit; mais cela leur nuit.

Pascal, Blaise, 194

Qu'ils apprennent au moins quelle est la religion qu'ils combattent, avant de la combattre.

Ceux qui passent leur vie sans penser à cette dernière fin de la vie, et qui, par cette seule raison qu'ils ne trouvent pas en eux-mêmes les lumières qui les en persuadent, négligent de les chercher ailleurs.

Cette négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit; elle m'étonne et m'épouvante, c'est un monstre pour moi. Il ne faut pas avoir l'âme fort élevée pour comprendre qu'il n'y a point de satisfaction véritable et solide, que tous nos plaisirs ne sont que vanité, que nos maux sont infinis, et qu'enfin la mort, qui nous menace à chaque instant, doit infailliblement nous mettre dans peu d'années dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheureux. Il n'y a rien de plus réel que cela ni de plus terrible. Faisons tant que nous voudrons les braves: voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde. Qu'on fasse réflexion là-dessus et qu'on dise ensuite s'il n'est pas indubitable qu'il n'y a de bien en cette vie qu'en l'espérance d'une autre vie, qu'on est heureux qu'à mesure qu'on s'en approche, et que, comme il n'y aura plus de malheurs pour ceux qui avaient une entière assurance de l'éternité, il n'y a point aussi de bonheur pour ceux qui n'en ont aucune lumière.

Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est le monde, ni que moi-même; je suis dans une ignorance terrible de toutes choses... Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j'ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter.

Comme je ne sais d'où je viens, aussi je ne sais où je vais, et je sais seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage. Voilà mon état, plein de faiblesse et d'incertitude. Et de tout cela, je conclus que je dois passer tous les jours de ma vie sans songer à chercher ce qui doit m'arriver.

Qui souhaiterait avoir pour ami un homme qui discourt de cette manière? En vérité, il est glorieux à la religion d'avoir pour ennemis des hommes si déraisonnables; et leur opposition est si peu dangereuse, qu'elle sert au contraire à l'établissement de ses vérités. Car la foi chrétienne ne va presque qu'à établir ces deux choses: la corruption de la nature, et la rédemption de Jésus-Christ.

Rien n'est si important à l'homme que son état, rien ne lui est si redoutable que l'éternité; et ainsi qu'il se trouve des hommes indifférents à la perte de leur être et au péril d'une éternité de misères, cela n'est soit naturel. C'est un enchantement incompréhensible, et un assoupissement surnaturel, qui marque une force toute-puissante qui le cause.

Les hommes n'aiment naturellement que ce qui peut leur être utile.

Rien n'accuse davantage une extrême faiblesse d'esprit que de ne pas reconnaître le malheur d'un homme sans Dieu.

Rien n'est plus lâche que de faire le brave devant Dieu.

Il n'y a que deux sortes de personnes qu'on puisse appeler raisonnables; ou ceux qui servent Dieu de tout leur coeur parce qu'ils le connaissent, ou ceux qui le cherchent de tout leur coeur, parce qu'ils ne le connaissent pas.

Pascal, Blaise, 195

Comme s'ils pouvaient anéantir l'éternité en détournant leur pensée, ne pensant à se rendre heureux que dans cet instant seulement.

Cependant cette éternité subsiste, et la mort, qui doit l'ouvrir et qui les menace à toute heure.

Pascal, Blaise, 195 variante

Notre imagination nous grossit si fort le temps présent, à force d'y faire des réflexions continuelles, et amoindrit tellement l'éternité, manquant d'y faire réflexion, que nous faisons de l'éternité un néant et du néant une éternité; et tout cela a ses racines si vives en nous, que toute notre raison ne peut nous en défendre.

Pascal, Blaise, 198

La sensibilité de l'homme aux petites choses et l'insensibilité aux grandes, marque d'un étrange renversement.

Pascal, Blaise, 199

Qu'on s'imagine un nombre d'hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour. C'est l'image de la condition des hommes.

Le webmestre: Plusieurs ont vécu cela dans les temps de guerre où les prisonniers, les indésirables, étaient abattus d'une manière systématique. Ne pas savoir quand cela va arriver enlève la pensée de la mort

Pascal, Blaise, 200

Non seulement le zèle de ceux qui le cherchent prouve Dieu, mais l'aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas.

Pascal, Blaise, 202

Pour ceux qui sont dans le déplaisir de se voir sans foi, on voit que Dieu ne les éclaire pas; mais les autres, on voit qu'il y a un Dieu qui les aveugle.

Pascal, Blaise, 203 Fascinatio nugacitatis.

Afin que la passion ne nuise point, faisons comme s'il n'y avait huit jours de vie.

Le webmestre: Fascinatio nugacitatis. (Sagesse 4:12 «fascination de la bagatelle» selon Brunschvicg), nugatorius: futile, vain, sans valeur, léger Sagesse 4:12 Tob: Car «la fascination de la frivolité» obscurcit les vraies valeurs et le tournoiement du désir ébranle un esprit sans malice.

Fascinatio nugacitatis.

Sagesse 4:12 Maredsous: car «l'ensorcellement du vice» jette un voile sur la beauté morale; et le mouvement des passions mine une âme ingénue

Sagesse 4:12 Jérusalem: car «la fascination du mal» obscurcit le bien et le tourbillon de la convoitise gâte un esprit sans malice.

Pascal, Blaise, 204

Si on doit donner huit jours de la vie, on doit donner 100 ans. Variante: Si on doit donner huit jours, on doit donner toute la vie.

Pascal, Blaise, 205

Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l'éternité précédant et suivant, le petit espace que je remplis et même que je vois, abîmé dans l'infinie immensité des espaces que j'ignore et qui m'ignorent, je m'effraie et je m'étonne de me voir ici plutôt que là. Qui m'y a mis? Par l'ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi?

Pascal, Blaise, 209

Es-tu moins esclave pour être aimé et flatté par ton maître? Tu as bien du bien, esclave. Ton maître te flatte, il te battra tantôt.

Léon de Brunschvicg: Apostrophe ironique, qui rappelle le ton d'Épictète. Le maître, c'est le plaisir.

Pascal, Blaise, 212

C'est une chose horrible de sentir s'écouler tout ce qu'on possède.

Pascal, Blaise, 213

Entre nous, et l'enfer ou le ciel, il n'y a que la vie entre deux, qui est la chose du monde la plus fragile.

Pascal, Blaise, 215

Craindre la mort hors du péril, et non dans le péril, car il faut être homme.

Pascal, Blaise, 222

Quelle raison ont-ils de dire qu'on ne peut pas ressusciter? Quel est le plus difficile, de naître ou de ressusciter, que ce qui n'a jamais été soit, ou que ce qui a été soit encore?

Est-il plus difficile de venir en être que d'y revenir? La coutume rend l'un facile, le manque de coutume rend l'autre impossible: populaire façon de juger!

Pascal, Blaise, 224

Que je hais ces sottises, de ne pas croire l'Eucharistie, etc. (ex. la vierge qui enfante; no.222, 223)! Si l'Évangile est vrai, si Jésus-Christ est Dieu, quelle difficulté y a-t-il là?

Pascal, Blaise, 226

Les impies, qui font profession de suivre la raison, doivent être étrangement forts en raison. que disent-ils donc? «Ne voyons-nous pas, disent-ils, mourir et vivre les bêtes comme les hommes, et les Turcs comme les Chrétiens? Ils ont leurs cérémonies, leurs prophètes, leurs docteurs, leurs saints, leurs religieux, comme nous, etc.» Si vous ne vous souciez guère de savoir la vérité, en voir assez pour vous laisser en repos. Mais si vous désirez de tout votre coeur de la connaître, ce n'est pas assez; regardez au détail.

Pascal, Blaise, 230

Incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible qu'il ne soit pas; que l'âme soit avec le corps, que nous n'ayons pas d'âme; que le monde soit créé, qu'il ne le soit pas; que le péché originel soit, et qu'il ne soit pas.

Pascal, Blaise, 233

Par la foi nous connaissons son existence, par la gloire nous connaîtrons sa nature.

Léon de Brunschvicg: Au sens théologique du terme, l'état de gloire c'est la félicité dont les élus jouiront après le jugement non parce qu'il a été juste que leurs mérites aient été récompensés, mais parce qu'à la faveur de la grâce divine ils ont échappé à la punition de leurs péchés.

Pascal, Blaise, 233

Examinons donc ce point et disons: «Dieu est ou il n'est pas». Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n'y peut rien déterminer; il y a un chaos infini qui nous sépare.

Il se joue un jeu, à l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous? Si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter. «Je le confesse, je l'avoue. Mais encore n'y a-t-il point moyen de voir le dessous du jeu?»

- Oui, l'Écriture, et le reste, etc. Or quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce pari? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère, véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices; mais n'en aurez-vous point d'autres?

Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie, et qu'à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude du gain, et tant de néant de ce que vous hasardez que vous reconnaîtrez à la fin que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n'avez rien donné.

«Oh! ce discours me transporte, me ravit, etc.» - Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet Être infini et sans parties auquel il soumet tout le sien.

Pascal, Blaise, 234

S'il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la religion; car elle n'est pas certaine. Mais combien de choses fait-on pour l'incertain, les voyages sur mer, les batailles! Je dis donc qu'il ne faudrait rien faire du tout, car rien n'est certain; et qu'il y a plus de certitude à la religion, qu'il y en a que nous voyions le jour de demain. Or quand on travaille pour demain, et pour l'incertain, on agit avec raison, car on doit travailler pour l'incertain.

Pascal, Blaise, 240

«J'aurais bientôt quitté les plaisirs, disent-ils, si j'avais la foi» - Et moi je vous dis: «Vous auriez bientôt la foi, si vous aviez quitté les plaisirs.» Or c'est à vous de commencer.

Pascal, Blaise, 241

J'aurais bien plus de peur de me tromper, et de trouver que la religion chrétienne soit vraie, que non pas de me tromper en la croyant vraie.










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