Le jene
Que la runion de ce jour est brillante ! comme cette assemble est suprieure en clat aux assembles ordinaires ! Quelle en est la cause ? C'est, je le vois, au jene qu'il faut l'attribuer; non un jene actuel, mais au jene que nous attendons. C'est ce jene qui nous rassemble dans la maison paternelle, c'est lui qui ramne aujourd'hui entre les mains de leur mre les fidles qui se sont montrs jusqu'ici trop ngligents. Si la perspective de ce temps consacr a rveill parmi nous tant de zle, de quelle pit serons-nous anims, lorsqu'il sera vraiment arriv ! C'est ainsi qu'on voit une cit bannir toute torpeur et dployer la plus grande activit pour recevoir un prince redout. Ne croyez pas cependant que vous deviez redouter ce jene qui va prochainement arriver; ce n'est pas vous, mais aux dmons qu'il est redoutable.
Faites entrevoir un lunatique la prsence du jene, et la crainte dont il est saisi le rend aussi immobile que les rochers, et charge en quelques manire ses membres de chanes. Cela se produit surtout lorsque le jene est suivi de sa soeur et de sa compagne, la prire; car, dit le Sauveur, "cette espce de dmons n'est chass que par le jene et la prire." (Mt 17, 20) Puisque le jene met ainsi en fuite les ennemis de notre salut, puisqu'il inspire tant de frayeur aux ennemis de notre repos, nous devons l'aimer, le chrir, et non le craindre : craindre quelque chose, c'est la dbauche et l'intemprance et non le jene qui doivent nous inspirer de la crainte. La dbauche et l'intemprance nous livrent, sans dfense, la tyrannie des vices, et nous rendent esclaves de ces matres pervers. Le jene au contraire brise les fers de notre servitude, rompt les liens qui garrottent nos mains, nous affranchit de toute tyrannie, et nous remet en possession de notre antique libert. S'il triomphe de nos ennemis, s'il nous arrache l'esclavage, s'il nous rend la libert, quelle preuve rclamerez-vous encore de sa bienfaisance envers le genre humain ? La plus grande preuve d'amour ne consiste-t-elle pas nourrir les mmes sentiments de haine et d'amiti ?

Voulez-vous connatre quelle gloire, quelle protection et quelle scurit le jene procure aux hommes ? Considrez l'heureuse et admirable vie des solitaires. Ces hommes qui, fuyant loin des bruits du sicle, sont alls s'tablir sur le fate mme des montagnes et ont bti leurs cellules dans le calme du dsert, port l'abri des orages; ces hommes, dis-je, ont fait du jene le compagnon insparable de leur vie. Aussi les a-t-il transforms en anges, et les a-t-il conduits sur les hauteurs de la philosophie; prodiges qu'il n'opre pas moins chez les habitants des villes qui en embrassent la pratique. Mose et Elie, ces prophtes sublimes de l'Ancien Testament, avaient bien des titres de gloire; ils jouissaient d'un grand crdit auprs du Seigneur : cependant lorsqu'ils voulaient l'aborder et s'entretenir avec Lui, comme il est possible l'homme de le faire, ils avaient recours au jene, qui les conduisait en quelque sorte par la main jusqu' Dieu. C'est pour cela que Dieu, aprs avoir au commencement cr l'homme, le mit aussitt sous la loi du jene, comme entre les mains d'une tendre mre et d'un matre parfait. En effet, cette dfense : "Vous mangerez du fruit de tous les arbres du paradis, mais vous ne mangerez pas du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal," ne prescrit-elle pas une sorte de jene ? (Gen 2,16-17) Si le jene a t jug indispensable dans le paradis, il l'est encore plus hors du paradis; s'il tait un remde utile avant toute blessure, il le sera plus maintenant que nous sommes blesss; s'il fournissait des armes redoutables, mme avant que les passions rvoltes nous eussent dclar la guerre, son alliance nous est beaucoup plus ncessaire, maintenant que nous avons subir les violents assauts des dmons et des passions. Ah ! si Adam et prt l'oreille cette parole, il n'et pas entendu celle-ci : "Tu es terre, et tu retourneras dans la terre." (Gen 3,19) Il enfreignit le prcepte divin; et ds ce moment, la mort, les soucis, les afflictions, les chagrins, une vie plus affreuse mme que la mort, les pines, les ronces, les labeurs, les tribulations et les angoisses devinrent son partage.

Voil comment Dieu chtie le mpris que l'on fait du jene : apprenez d'autre part comment Il rcompense cette pratique. Le mpris du jene, Il l'a chti en condamnant la mort; le respect du jene, Il le rcompense en rappelant la vie. Pour vous en montrer la vertu, Il a permis que le jene obtnt des criminels leur grce, quand la sentence avait t prononce, quand elle tait sur le point d'tre mise excution, et que l'on s'acheminait dj vers le lieu du supplice. Et il ne s'agit pas seulement de deux, de trois ou de vingt individus, mais d'un peuple tout entier. Cette grande et belle ville de Ninive dj branle dans ses fondements, dj penche sur l'abme, dj prs de recevoir le coup fatal, le jene, semblable un ange descendu du ciel, l'a arrache des portes de la mort et l'a ramene la vie. coutons, si vous le voulez bien, l'historien sacr.

"La voix du Seigneur se fit entendre Jonas et lui dit : 'Lve-toi et va dans la grande ville de Ninive.'" (Jon 1,2) Dieu parle au prophte de la grandeur de cette ville pour mieux le persuader; car Il prvoyait sa fuite prochaine. Mais coutons ce qu'il doit annoncer. "Encore trois jours, et Ninive sera dtruite." (Jon 3,4) Pourquoi, Seigneur, prdire les maux que tu devais accomplir ? - Pour ne pas raliser mes menaces ! - Il nous menace de l'enfer, mais pour nous prserver de l'enfer. Soyez pntrs de crainte par mes paroles, si vous voulez n'tre pas victimes des vnements. - Mais pourquoi assigner un terme si proche ? - Pour vous faire connatre la vertu de ces barbares, je veux dire des Ninivites, qui il a suffi trois jours pour dissiper le courroux que leurs pchs leur avaient attir; pour vous faire admirer la bont de Dieu, qui se contente de trois jours de pnitence en expiation de tant de crimes; pour que vous ne vous abandonniez jamais au dsespoir, alors mme que vos pchs seraient innombrables. Au reste, de mme que l'me lche et ngligente, quelque temps qu'elle assigne la pnitence, n'aboutit aucun rsultat important, et ne parvient pas, cause de sa lchet, flchir le Seigneur, de mme, l'me pleine de rsolution et d'nergie, par l'ardeur de sa pnitence, pourra expier en quelques instants les fautes de nombreuses annes. Est-ce que Pierre ne renia pas trois fois son Matre ? Est-ce que, la troisime fois, il n'y ajouta pas un jurement ? Est-ce qu'il ne faiblit pas devant la parole d'une vile servante ? Et bien, aura-t-il eu besoin de plusieurs annes pour obtenir le pardon de son crime ? Point du tout : la mme nuit le vit tomber et se relever, recevoir la blessure et en gurit, atteint par la maladie et rendu la sant. Et comment cela s'accomplit-il ? par ses pleurs et par ses gmissements; non par des pleurs ordinaires, mais par des pleurs que lui arrachait la vivacit de ses regrets. Aussi l'vangliste ne se borne-t-il pas dire qu'il pleura; il ajoute qu'il pleura amrement. (Mt 26,75) Exprimer l'abondance de ses larmes est au-dessus de la parole humaine : l'issue de l'vnement l'a fait seule comprendre. En effet, aprs cette pouvantable chute, car aucune faute n'est comparable l'apostasie; aprs cette faute si grave, l'aptre recouvra sa dignit premire, et fut charg du gouvernement de l'glise universelle : et, chose encore plus admirable, il tmoigne envers son divin Matre un amour suprieur celui de tous les autres aptres. "Pierre, lui avait dit le Sauveur, m'aimes-tu plus que ceux-ci ?" (Jn 21,15) Or nulle question n'tait plus propre mettre en vidence le degr de sa vertu.

Vous seriez peut-tre tents de dire que Dieu a eu raison de pardonner aux Ninivites en considration de leur barbarie et de leur ignorance, et vous rappelleriez ce mot de l'vangliste : "Le serviteur qui ne connat pas la volont de son matre et qui ne l'accomplit pas, sera lgrement chti." (Luc 12,48) Pour vous convaincre du contraire, le Seigneur vous offre l'exemple de Pierre, serviteur qui certes connaissait bien la volont de son Matre. Regardez quel degr de confiance nanmoins il remonte, quoique s'tant rendu coupable d'un si grave pch. Quels que soient donc vos pchs, ne perdez jamais courage. Ce qu'il a de plus craindre que le pch, c'est de rester dans le pch; ce qu'il y a de plus dangereux dans une chute, c'est de ne pas se relever de sa chute. Voil ce qui arrachait Paul des gmissements et des larmes, et ce qu'il jugeait digne d'tre dplor. "Je crains, disait-il, que, mon retour parmi vous, Dieu ne m'humilie, et que je n'aie pleurer, non seulement sur ceux qui ont pch, mais encore sur ceux qui n'ont pas fait pnitence des impudicits, des impurets et des fornications qu'ils ont commises. " (II Cor 21,21) Or quel temps plus propre la pnitence que le temps consacr au jene ?

Mais revenons notre histoire. "Ayant entendu ces paroles, le prophte descendit Jopp pour s'enfuir vers Tharsis, loin de la face du Seigneur. (Jon 1,3) O homme, o fuis-tu ? n'as-tu pas ou ces accents du psalmiste : "O irai-je loin de ton Esprit ? O fuirai-je loin de ta Face ?" (Ps 88,7) Sur la terre ? mais "la terre appartient au Seigneur avec tout ce qu'elle renferme". (Ps 23,1) Dans l'enfer ? mais "si je descends dans les enfers, Tu y es prsent." (Ps 88,8) Dans le ciel ? Mais "si je monte vers les cieux, je T'y trouve encore." (ibid 7) Sur la mer ? "L aussi ce sera ta droite qui me soutiendra." (ibid 10) C'est ce que Jonas apprit par sa propre exprience. Telle est, en effet, la nature de la faute, qu'elle jette notre me dans une ignorance profonde. De mme que les personnes tourmentes par l'ivresse ou par une pesanteur de tte marchent au hasard, sauf se prcipiter inconsidrment dans l'abme ou dans le prcipice qui se prsenteraient sous leurs pas, ainsi lorsque nous sommes entrans par le pch, enivrs en quelque sorte par nos coupables dsirs, nous ne savons ce que nous faisons; le prsent et l'avenir galement nous chappent. Vous fuyez le Seigneur, n'est-ce pas ? Eh bien, attendez un peu, et les vnements vous apprendront que vous ne sauriez mme vous drober la mer, qui n'est que son esclave.

A peine Jonas tait-il mont sur le vaisseau, que la mer soulve ses flots et amoncelle ses vagues. Semblable une esclave fidle qui, surprenant un de ses compagnons d'esclavage en fuite, aprs avoir enlev une partie des biens de son matre, ne se lasse pas de le poursuivre et d'inquiter ceux qui seraient tents de l'accueillir jusqu' ce qu'elle s'en soit empare et qu'elle l'ait ramen son matre, la mer surprenant et reconnaissant ce fugitif, suscite mille difficults aux matelots, gronde, mugit, et les menace, non de les traduire en jugement, mais de les engloutir avec les navires s'ils ne lui livrent l'esclave de son matre. Que firent les matelots en cette occurrence ? "Ils jetrent la mer la cargaison du vaisseau; mais il n'en tait pas plus soulag." (Jon 1,5) Le fardeau vritable restait encore tout entier. Jonas lui-mme qui accablait le btiment, non du poids de son corps, mais du poids de son pch; car il n'est rien de si lourd et de si pesant que le pch et la dsobissance. A cause de cela Zacharie les compare du plomb; (Za 35,7) et David s'crie ce mme propos : "Mes iniquits se sont leves au-dessus de ma tte, et elles se sont appesanties sur moi comme un fardeau insupportable." (Ps 37,5) Le Christ disait aussi aux hommes qui vivaient au sein du pch : "Venez Moi, vous tous qui tes fatigus et qui succombez sous le faix, et je vous soulagerai." (Mt 11,28) C'tait donc le pch qui surchargeait la nef et qui la menaait d'une ruine totale. Quant Jonas, il tait enseveli dans le sommeil : non dans le sommeil d'une paix dlicieuse, mais dans le sommeil pesant du chagrin; non dans le sommeil du repos, mais dans celui de l'abattement. Les serviteurs bien ns comprennent vite leurs fautes. Ainsi en fut-il du prophte : peine eut-il commis sa dsobissance qu'il en comprit la gravit. Telle est la condition du pch : ds qu'il parat un jour, il dchire l'me laquelle il doit l'existence, tout au contraire de ce qui arrive en vertu des lois naturelles notre naissance. Tandis que notre naissance met un terme aux douleurs de nos mres, la naissance du pch inaugure les souffrances qui dchirent l'me dans laquelle il a pris son origine.

Cependant le pilote s'approcha de Jonas et lui dit : "Lve-toi et invoque ton Seigneur et ton Dieu." (Jon 1,6) Son exprience lui indiquait que ce n'tait pas l une tempte ordinaire, mais un flau envoy du ciel, que les efforts des nautoniers seraient inutiles et que les ressources de son art ne conjureraient pas la violence des flots. Il fallait en ce moment la main d'un pilote plus puissant, de celui qui gouverne le monde entier; il fallait le secours et le protection d'en haut. C'est pourquoi les matelots abandonnant les rames, les voiles et cordages, au lieu d'occuper leurs bras la manoeuvre, les levaient vers les cieux en implorant le Seigneur. La tempte persistant avec toute sa fureur, on consulta le sort, et le sort enfin trahit le coupable. Nanmoins, on ne le prcipita pas sur-le-champ dans les flots. Transformant le navire en tribunal, au milieu de ce fracas et de ce bouleversement horrible, comme si l'on et joui d'un calme parfait, on permit au criminel de prendre la parole et de se dfendre. L'instruction fut ouverte avec autant de soin que s'il et fallu rendre un compte rigoureux de la sentence qu'elle devait amener. Prtons l'oreille ces questions aussi dtailles que celles de la justice. Quelle est votre condition ? demande-t-on Jonas. D'o viens-tu ? O vas-tu ? En quelle contre es-tu n ? A quel peuple appartiens-tu ? Quoique la mer l'accust de sa voix tonnante, quoique le sort l'et dsign, malgr les mugissements accusateurs de l'une, et le tmoignage formel de l'autre, on ne prononce pas encore d'arrt. De mme que, dans une cause rgulire, aprs avoir entendu l'accusation, aprs que les tmoins ont parl, aprs que les preuves et les indices de la culpabilit ont t produits, les juges attendent cependant pour porter leur sentence que l'accus ait confess son crime, de mme, ces matelots, ces hommes ignorants et barbares, observent cette marche de la justice; et cela, en face du plus terrible danger, au milieu d'une tourmente affreuse, au milieu de vagues courrouces, quand la mer leur permet peine de respirer, tant elle est furieuse et agite, tant les bruits qui s'lvent de son sein paraissent effrayants ! Pourquoi, mes bien-aims, une disposition aussi favorable envers le prophte ? C'tait Dieu qui le permettait ainsi, et en le permettant, Il enseignait son envoy la douceur et la mansutude; "Imite la conduite de ces matelots, semblait-Il lui crier. Tout ignorants qu'ils sont, une me n'est pas leurs yeux un objet de mpris, et ils hsitent sacrifier ta seule vie. Toi, au contraire, tu as expos autant que tu le pouvais le salut d'une ville entire et de ses innombrables habitants. Quoiqu'ils connaissent la cause de leurs maux, tes compagnons de voyage ne se htent pas de te sacrifier, et toi, qui n'as rien eu souffrir des Ninivites, tu les prcipites dans la ruine et la dsolation. Quand je t'ai ordonn de les ramener par ta prdication dans la voie du salut, tu n'as pas voulu m'obir. Sans en avoir reu l'ordre de personne, ceux-ci ne ngligent aucun moyen pour te drober au chtiment que tu as mrit." En effet, la voix accusatrice de la mer, la dcision du sort, les propres aveux du fugitif ne prcipitrent pas sa mort : les matelots faisaient, au contraire, tout ce qui tait en leur pouvoir pour ne pas l'abandonner, mme aprs une faute aussi clatante, la violence des flots. Mais ceux-ci, ou plutt le Seigneur ne le permit pas, afin que le monstre marin achevt l'oeuvre des matelots, et rament le prophte de plus sages penses. Jonas avait dit ses compagnons : "prenez-moi, et jetez-moi dans la mer." (Jon 1,12) Et ces derniers voulurent regagner le rivage, mais la tempte l'emporta sur leurs efforts.

Aprs avoir assist la fuite de Jonas, coutez les aveux qu'il laisse chapper du sein du monstre qui l'a recueilli, car si cette punition est la punition de l'homme, ces accents sont les accents du prophte. Ds qu'il eut t jet la mer, celle-ci le renferma dans le ventre d'un monstre comme dans une prison, et conserva sain et sauf ce fugitif pour le ramener son matre. Il n'eut souffrir ni de la furie des flots qui se refermrent sur lui, ni des treintes du monstre encore plus redoutable qui le reut dans cette obissance de la mer et du monstre une loi contraire aux lois de leur nature. Arriv dans cette ville, il proclama aussitt la sentence, comme s'il et donn connaissance d'une lettre royale o il se ft agi d'un chtiment. " Encore trois jours, criait-il, et Ninive sera dtruite. (Jon 3,4) A ce cri, loin d'y rpondre par l'incrdulit ou par l'insouciance, les Ninivites se prcipitrent tous vers le jene; les hommes aussi bien que les femmes, les esclaves aussi bien que leurs matres, les princes aussi bien que les sujets, les jeunes gens aussi bien que les vieillards et les enfants. Les animaux dpourvus de raison y furent mme soumis. Partout le sac, partout la cendre, partout les gmissements et les larmes. Celui-l mme dont le front tait ceint du diadme descendit les degrs de son trne, se revtit d'un sac, se couvrit de cendre, et arracha la ville au pril qui la menaait. Spectacle inou, le sac succdant la pourpre; ce que la pourpre ne pouvait faire, le sac le faisait; ce que le diadme ne pouvait accomplir, la cendre l'accomplissait.

Voyez-vous si j'avais raison de vous dire que nous n'avions point craindre le jene, mais l'intemprance et la dbauche ? Ce sont l'intemprance et la dbauche qui branlrent Ninive jusque dans ses fondements, et qui la mirent sur le penchant de sa chute. Grce au jene, Daniel enferm dans la fosse aux lions, resta sain et sauf au milieu de ces animaux comme il ft rest au milieu d'innocentes brebis. Bouillonnant de colre, la prunelle ensanglante, ils n'osaient s'approcher de la table dresse devant eux; et, quoiqu'ils sentissent le double aiguillon de leur frocit native, plus terrible que la frocit des autres animaux, et de la faim qu'ils enduraient depuis sept jours, ils respectrent cette proie, comme de toucher aux entrailles du prophte. Grce au jene, les trois enfants qui avaient t jets dans la fournaise de Babylone en sortirent le corps plus clatant que les flammes dans lesquelles ils taient longtemps rests. Mais si le feu de cette fournaise tait un feu vritable, d'o vient qu'il ne produisit pas les effets du feu ? Si le corps de ces enfants tait un corps rel, d'o vient qu'il n'prouvait pas ce que les corps prouvent en pareil cas ? Demandez-le au jene, et il vous rpondra, et il vous rsoudra cette nigme; car c'est vraiment une nigme que ce prodige d'un corps livr aux flammes et en sortant nanmoins victorieux. Voyez-vous cette lutte merveilleuse. Voyez-vous cette victoire plus merveilleuse encore ? Soyez donc remplis d'admiration pour le jene, et recevez-le bras ouverts. Puisqu'il paralyse les ardeurs d'une fournaise, qu'il garantit de la cruaut des lions, qu'il chasse les dmons, qu'il obtient la rvocation des sentences divines, qu'il apaise la furie des passions, qu'il nous conduit la libert, qu'il ramne le calme dans nos penses, ne ferions-nous pas un acte de la dernire folie, si nous redoutions et si nous repoussions une pratique laquelle tant de biens sont attachs ? - Mais il brise et affaiblit notre corps, m'objectera-t-on. - Eh bien, plus l'homme extrieur s'affaiblira en nous, plus l'homme intrieur de jour en jour se renouvellera. Du reste, examinez srieusement la chose, et vous trouverez que le jeune est un principe de sant. Si vous refusez d'ajouter foi ma parole, consultez les mdecins, et ils vous affirmeront cette vrit de la manire la plus formelle. Ils appellent l'abstinence la mre de la sant; ils regardent la goutte, les pesanteurs, les tumeurs, et une infinit d'autres maladies, comme la consquence de la mollesse et de l'intemprance; vritable ruisseaux empoisonns provenant d'une source empoisonne, et qui nuisent galement et la sant du corps et la vert de l'me.

Pourquoi donc serions-nous effrays du jene, s'il nous prserve de tant de maux ? Ce n'est pas sans motifs que j'insiste sur ce point. Je vois des hommes aussi rebuts et effrays par l'approche du jene, que s'ils taient sur le point de s'unir une femme d'un caractre insupportable; je vois des hommes se perdre dans l'intemprance et dans l'ivresse; et c'est pour cela que je vous exhorte ne pas sacrifier de semblables excs les avantages de ce genre de pnitence. Lorsqu'on se dispose prendre quelque potion amre pour dissiper la rpugnance qu'inspire l'estomac la nourriture, si l'on commence par manger abondamment, on aura toute l'amertume de la mdecine sans en prouver l'efficacit du remde. Aussi les mdecins nous ordonnent-ils en pareil cas de nous coucher sans prendre quoi que ce soit, afin que la mdecine puisse agir nergiquement sur les humeurs mauvaises. Il en est de mme du jene : Si vous vous plongez aujourd'hui dans l'ivresse, et que demain vous preniez ce remde, il sera pour vous vain et inutile; vous aurez endur la privation qu'il entrane, et vous ne recueillerez pas les avantages dont il est la source : toute sa vertu chouera contre le mal que vous auront caus vos excs de la veille. Mais si vous avez soin de diminuer le poids du corps, et d'user de ce remde aprs vous y tre prpar par la sobrit, il vous sera facile de vous purifier d'une grande partie de vos fautes passes. En consquence, prenons bien garde, et de tomber du jene dans l'intemprance : celui qui veut user trop vite des forces de son corps malade et peine convalescent, n'en fera qu'une chute plus prompte. Tel est le sort de notre me, lorsqu'au commencement et la fin du temps consacr au jene, nous obscurcissons des nuages de l'intemprance les rformes opres par l'abstinence en nos mes. De mme que les individus qui doivent combattre les btes froces, n'abordent le combat qu'aprs avoir couvert d'armes dfensives les principales parties de leur corps, de mme, bien des hommes aujourd'hui se prparent aux combats du jene par les excs de la table; ils se gorgent de viandes, ils s'environnent de tnbres, et c'est avec de telles folies qu'ils accueillent l'arrive de ce temps de calme et de paix. Quel que soit celui qui je demanderai : "Pourquoi t'empresses-tu d'aller aux bains ?" il me rpondra : "Pour purifier mon corps, et commencer ensuite le jene." Si je vous demande galement : "Pourquoi vous enivrez-vous ?" vous me rpondez de nouveau : "Parce que je dois commencer le jene." Mais n'est-il pas absurde d'accueillir ce saint temps la fois et avec un corps pur et avec une me abrutie et souille ?

Nous aurions bien des choses ajouter; ce que nous avons dit suffira pour clairer la bonne volont des fidles. Aussi bien est-il ncessaire de terminer, car il nous tarde d'our la voix de notre pre. Pour nous, quand nous prenons la parole l'ombre de ce sanctuaire, nous ressemblons de jeunes bergers jouant d'un lger chalumeau sous les ombrages du htre et du chne. Mais, pareil un artiste divin qui tire de sa harpe d'or des accents dont l'harmonie ravit l'assemble entire, notre pre, par l'harmonie, non de ses accents, mais de ses paroles et de ses oeuvres, enchante nos mes. Tels sont les docteurs que recherche le Christ : "Celui qui parlera et qui enseignera de la sorte, disait-Il, celui-l sera appel grand dans le royaume des cieux." (Mt 5, 19) Tel est celui dont nous parlons; aussi est-il grand dans le royaume des cieux. Puissions-nous tous, avec le secours de ses prires et de celles de tous nos suprieurs, l'obtenir ce royaume, par la grce et l'amour de notre Seigneur Jsus Christ, avec lequel la gloire appartient au Pre dans l'unit du saint Esprit, maintenant, et toujours et dans les sicles des sicles. Amen.

- Jean Chrysostome





Pour vous prparer rencontrer Dieu,

voici les 5 pas vers le ciel









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